mardi

Des fois, c'est un moment parfait et complet.
Et en plus j'ai du papier et un crayon.

Voici deux jours que nous sommes à Rome et je dors à la belle étoile. Un lit pliant sorti sur le toit en terrasse, je suis alongée, à regarder un plafond tout bonnement inexistant. C'est si formidablement incongru, ces deux situations combinées, que j'en éclate parfois de rires qui s'envolent aussitôt bien loin...
Partout autour, Rome, un océan de toits et d'antennes, fichées au-dessus de murs ocres, ci et là, les ramures d'un platane, d'un arbousier, d'un pin parasol, quelques clochers pour parachever l'ensemble.

Stratavere.

On entend confusément la rumeur d'une rue piétonne, où les gens mangent sur des tables sorties, en faisant s'entrechoquer verres, assiettes et couverts. Tout-à-l'heure est venu un violoniste qui a consciensieusement massacré Les Yeux Noirs. De temps en temps passent une mouette, un avion, une minuscule chauve-souris. Il y a dans l'air des odeurs de plats mijotés, et de buis, et de sève. Oh, ce plafond !...

Il y a trop et trop peu à dire, tout en ces mots : voici deux jours que nous sommes à Rome, et je dors à la belle étoile. Je n'ai plus envie d'écrire, il faut que je regarde...


Our trip is reaching its end, as I'm writing you. I'm sitting on a tiny hill, near Velettri, in the far suburbs of Roma ; around me, there are vineyards til you can no longer look ; and though the wind is as warm as a breath - smelling of olives, grass and grapes - I'm leaning on the freshest lawn, in the difficultely found shade of an olive tree.
If only you could hear the wonderful silence that is - in that very moment - mine ! Only broken, from times to times, by the soft breeze, some bees, or the further echoes of human activity.
Aujourd'hui j'ai 18ans.

dimanche

Fargo je trace sur l'écran des lettres à petits coups. Comme des pas, dans la neige, comme des taches de sang, sur le carrelage d'hôpital, comme de la saleté, sur un comptoir en stuc blanc. Oh, oh, oh, comme un rythme folk joué à la guitare sèche, qui suit sans qu'on le remarque la voix posée, oh douce, parfois elle-même insipide.

samedi

La rumeur a tort... Je ne suis pas exactement morte.

dimanche

- Où est-ce qu'on va ?

-Mais t'occupe ! viens.



samedi

Quoique j'en descende, ma bière se réchauffe instantanément dans son bock ; elle ne daigne pas tracer de ronds d'humidité sur le comptoir en verre, lui-même tiède et moite. Il y a bien longtemps que la dernière bulle s'en est échappée, effervescente et moqueuse.
Sur les hauts tabourets avoisinants, distinguées ici et là, des silhouettes de femmes ; fantômes. Des promesses trompeuses, des avatars du plaisir, toutes boivent beaucoup, toutes ont un anneau à l'annulaire - ah, lueurs diminuées sur leurs poitrines... Froides et décoratives prolongeaisons des sièges où vous trônez ; femmes glacées.




Chaperon Rouge

C'est l'histoire d'une petite fille qu'on avait mis dans un flacon. Pas tout à fait comme l'aurait fait le marin du petit bateau, comme il rentre coûteusement de petits morceaux d'allumettes dans l'étui de verre, imprimant une soudaine, suprenante et par là infiniment précieuse délicatesse à ses doigts gourds et rouges ; non, au contraire : elle avait été broyée, avec toutes les dégueulasseries sanglantes que ça suppose, par une machine en nickel-chrome-sang-séché, qui toute son existence de machine n'avait vu que des organismes entiers dans son amont, et du broyat dans son aval. Entre les deux, des crissements d'os et de chair, si rapprochés et automatiques qu'ils en devenaient un ronronnement métallique.

Ça s'était passé le jour de la fète « ammenez-vos-enfants-avec-vous-au-travail » ; il se trouvait que le père de la petite occupait une place insignifiante dans l'usine de corned-beef locale, et qu'il l'avait invité à admirer la grosse machine à transformer les vaches en gelée de groseilles, en se penchant, agrippée au garde-fou bien sûr – garde-fou en question prévu au demeurant pour des personnes adultes (c'est-à-dire, qui ont perdu l'habitude d'éclater en petits « meuh ! » tout doux chaque fois que passe un ruminant). En meuglant avec tendresse, la petite fille tomba, et passa entre les vis sans fin de la broyeuse, avec beaucoup d'empathie et d'obligeance, donc. Pas un cri n'interrompit le ronflement ambiant ; en un clin d'oeil ça y était.

Il faut tout de même dire – à son avantage – que la mécanique coupable, tout au long de son processus de sacrifice automatisé, était restée très digne. Une vraie Parque en miséricorde, qui si elle avait eu un oeil et une main, aurait écrasé quelques larmes, lasse et désespérée d'être depuis toujours l'éxécution et l'allégorie du destin. Triste aussi de faire de la peine à un chouette type qui s'occupait si bien d'elle, comme d'une vieille cocotte dont plus personne ne veut, lui passant de l'huile, la faisant reluire tous les vendredis soirs – elle espèrait bien que le charmant homme ne lui en tiendrait pas trop de rancune.

Vrrr, scritch, sproutch, vrrrr. À défaut de rejoindre l'enfant et de répandre doublement son propre sang, le père met en panne l'engin, descend quelques marches de fer jusqu'au tapis roulant qui emporte son produit, et là peut se mettre à genoux sur le sol rouge, crier, s'arracher les cheveux, bafouiller des pleurs d'incrédulité, débile dans la douleur subite... Et puis, tout de même, il faut bien recueillir la rejetonne. Il y va, sans précautions – largement même, dans les pognes de son paternel la fillette a Blanchette ou Marguerite pour compagnes. Toujours plein d'hébétude, sans appeler, l'ouvrier consciencieux quitte le lieu de travail bien avant les 19h30 préconisés.
L'enfant-broyat s'est retrouvée dans une petite bouteille (sa chair n'aura jamais pris beaucoup de place), toute choisie sur laquelle on a collé avec amour une petite étiquette, et une croix argentée. Sur le buffet dans la cuisine-salle-à-manger-salon. Le petit frère qu'on lui a fait depuis, par désœuvrement, l'a ouverte quelquefois, ça a le même goût que le viandox chaud qu'on lui sert quand il tousse.